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Portrait souriant de Laurence Hunckler

Interview de Laurence Hunckler

Soprano lirico-spinto menée par Cyril Pallaud

Ce mardi matin, nous nous retrouvons dans l’ambiance décontractée du Café de l’Opéra à Strasbourg, lieu de prédilection de Laurence Hunckler qui y passe régulièrement ses pauses, afférée à son ordinateur ou méditant à loisir. Personnage hors-norme, haut en couleurs et atypique, cette dévoreuse de la vie est un immense feu d’artifice. Sa voix exceptionnelle, inclassable, est à l’image de cette âme qui réunit les contraires tel un univers entier.  Elle est un paradoxe époustouflant : unique et profonde, forte et fragile, attachante et intimidante, entière et multiple. Se livrant sans détour et sans artifice, elle se donne à chaque seconde comme s’il s’agissait de la dernière, transperçant son auditoire tout autant  qu’elle-même. Une artiste stricto sensu, c’est à dire un être vivant brûlant et se consumant de la flamme de ses peurs, du feu de son espoir et du brasier de l’amour.

Être transpercée

Peut-on dire que ce sont nos peurs qui nous construisent ? Font-elles de nous des êtres écorchés, donc vivants et capable de transmettre ?

On a tous des peurs, des angoisses qui nous terrorisent, qui nous clouent au sol. Je me souviens de la première fois où j’ai chanté le chœur « Patria oppressa » du Macbeth de Verdi.  C’était en 2008, à l’Opéra de Dijon, nous étions tous répartis sur scène, un mètre cinquante séparant chaque chanteur, il ne s’agissait alors plus d’un chœur mais d’une foule, d’une foule qui chantait sans voix, en ressentant cette peur lui coupant le souffle et la laissant muette d’effroi. C’est la première fois que je me suis posé la question de mes peurs dans mon travail vocal. Nos peurs nous accompagnent tout au long de notre vie. Nos peurs d’enfants, d’adolescents, d’adultes, de la peur de se faire gronder à celle de perdre son travail, de la peur d’avouer un sentiment amoureux à la peur de mourir. Mes peurs de petite fille, de jeune fille et de femme, m’ont parfois tétanisées et à la fois m’ont permises d’aller à la rencontre de moi-même et de révéler la personne que je suis aujourd’hui. Comme dans toutes les familles, il y a eu des tensions, des conflits, des hauts et des bas mais aussi et surtout beaucoup d’amour. J’ai le sentiment que mes peurs ont été et sont toujours encore un magnifique cadeau de la vie. Les regarder, m’ont permis de grandir et de prendre conscience des émotions qui en découlent joie, amour, colère, tristesse et qui sont la matière première du travail artistique. Toutes ces émotions m’ont transpercées, les livres ont ensuite fait le reste et on nourrit mon imaginaire

L’amour touche en nous ce qu’il y a de plus précieux, la Vie

Quelle fut votre première rencontre officielle et officieuse avec la musique ?

Ma première rencontre avec la musique et en l’occurrence le chant fut vers l’âge de 8 ans, lorsqu’avec mon école primaire nous chantâmes un opéra contemporain The Spirit of Saint-Louis. Cet opéra racontait l’histoire de la première traversée en avion de l’Atlantique par Lindberg, les enfants que nous étions, ont été mis à contribution pour chanter dans cette création qui fut donnée en représentation à la Foire aux Vins de Colmar. J’en garde un souvenir très fort, une immense joie et en même temps j’étais très impressionnée de participer à ce spectacle. Ce fut ma première expérience de la scène.

Ma première rencontre officieuse fut à l’église… je devais avoir 4 ou 5 ans. Avec ma famille, tous les dimanches nous allions à la messe et mon grand-père chantait à la chorale. Très vite, j’ai préféré être à la tribune avec mon grand-père et ma première rencontre musicale fut le credo (Laurence chante le Credo par cœur). Je ne savais ni lire, ni écrire mais déjà chanter 

Avez-vous depuis lors affronté vos peurs ?

Pendant longtemps je ne les ai pas affrontées directement. C’est seulement  il y a cinq ou six ans, en découvrant le travail de Pina Bausch et surtout son Sacre du Printemps que j’ai pris conscience que chanter dans la colère et dans la force n’était qu’un masque, qu’une fuite, que ce n’était pas véritablement moi. L’œuvre de Pina Bausch a été une vraie révélation dans mon travail et m’a permis de prendre conscience de l’importance de la fragilité dans l’émotion artistique.  J’ai radicalement changer ma façon de travailler en explorant des terrains inconnus et en acceptant de chanter à la limite de mes possibilités vocales dans les pianissimi et à la limite de faire craquer la voix.
Dès lors, l’expression de cette fragilité est devenue la clé de voûte de ma réflexion et de mon travail. Quelque soit la partition que j’aborde, la question de cette fragilité se pose invariablement. Cela m’a permis d’aborder mon travail vocal non plus comme une performance technique mais comme un acte d’amour, un don.

Est ce pour cet acte d’amour que vous êtes sur scène ?
Que cherchez vous sur scène ?

Longtemps, la petite fille que j’étais, a cherché à être entendue, reconnue : un besoin légitime d’avoir une place en quelque sorte. Mais ce n’est pas la scène qui m’a donné ma place mais ma voix. Lors d’un examen au Conservatoire de Colmar où j’ai fait mes études musicales, le jury me demanda quelle était ma motivation à suivre un cursus de chant lyrique. Je me souviens avoir répondu que j’irai là où ma voix me mènera.

J’ai toujours aimé la scène, elle me permet de raconter des histoires car je suis plus un clown que quelqu’un de dramatique contrairement à ce que la couleur de ma voix pourrait faire croire. Le plus génial pour moi est donc de mourir pour de vrai, pour de faux sur scène… car au fond j’aspire toujours à jouer aux cow-boys et aux indiens !

La comédie lyrique et burlesque Divas à laquelle j’ai participé pendant dix années,  m’a donnée cette opportunité, de partager auprès d’un large public, cet amour de l’opéra et bien évidement de pouvoir mourir sur scène…

Je suis sur scène pour partager cet amour incroyable de la vie

Mes raisons, aujourd’hui, d’être sur scène, sont-elles toujours les mêmes ? Ont-elles évolué ? Je me posais la question ce matin, après trois heures de mise en scène de Beatrix Cenci, la nouvelle production de l’Opéra national du Rhin. Cela ne m’amuse plus guère… Est-ce l’œuvre ? Une pièce qui parle de viol, de violence, de mort, sans doute car ce n’est pas amusant… la musique de Ginastera exprime cette déchirure et cette douleur de manière si sensible qu’elle en est palpable. Le spectacle est parfois, non plus un jeu, mais l’expression d’une émotion vraie. Pour autant, j’ai toujours envie d’être sur scène, pour partager cet amour incroyable de la vie, cette lumière, pour être dans le vivant quelque soit son expression.

Chanter c’est ne rien faire, c’est juste être, transmettre ce que je suis, vivre.

Ma matière c’est la vibration. Quand je chante, je suis comme un ébéniste, un orfèvre, je fais passer de la lumière au travers de… la lumière est à la fois intérieure et extérieure. Pour être plus explicite, je suis comme un vitrail qui est inondé et inonde. Mon travail c’est d’exprimer ce vivant.

Peut-on chanter le rien ?
(référence au Nil du Requiem de Verdi)

Le Liber Scriptus du Requiem de Verdi est une œuvre incroyable. J’ai rarement eu l’occasion de chanter quelque chose d’aussi intense. Il parle du Livre de l’Apocalypse en faisant référence au fait que ce qui a été le commencement sera la fin et vice-versa, comme nous, qui naissons du rien et retournons au rien, à la poussière. Verdi, ici, tente d’exprimer l’indicible. Chanter ce rien, être sans voix, est un privilège incroyable, un cadeau inouï… rien de plus simple que de chanter à pleine voix telle ou telle émotion mais quand Verdi suggère le rien alors le silence devient bruyant.

Si je chante aujourd’hui, c’est pour exprimer l’indicible

Etes-vous arrivée tout de suite à l’opéra ?

Je suis entrée à l’Opéra national du Rhin en 2003, me présentant au concours sur les conseils d’un ami. Mais auparavant je voulais être musicologue ! Après un Bac Musique j’ai poursuivi mes études en musicologie à l’Université de Strasbourg où j’y rencontre en 1989, Anne Marie Deschamps, directrice de l’ensemble Venance Fortunat. Cette rencontre est décisive et m’oriente vers la musique médiévale, le plain-chant mais je ne pouvais pas m’imaginer, durant une vie entière, me pencher sur le point virgule ici, la croche là, l’usage du torculus dans cette cadence, car ce qui est important à mes yeux, c’est la musique vivante et non les querelles musicologiques. Du coup, plutôt que de soutenir mon mémoire de maîtrise sur le Libre Vermell de Montserrat, j’ai préféré le produire en concert « pour de vrai » et m’orienter vers le spectacle vivant. Par la suite, j’ai enseigné le chant et les musiques actuelles à la MJC de Colmar au début des années 2000. Si l’expérience fut enrichissante au départ, après plusieurs années, je ne trouvais plus de sens à donner 23h de cours par semaine. L’Atelier Cœur, ensemble vocal lyrique est alors né en 2005, parallèlement à mes activités à l’OnR.

Que veut dire faire de la musique ensemble ?

Nous sommes tous des individus à part entière avec une histoire, des émotions, un cheminement qui nous est propre et des rencontres qui font ce que nous sommes. Lorsque nous sommes amenés à créer ensemble une œuvre, c’est donc avant tout un partage entre musiciens, entre artistes.
Faire de la musique, c’est savoir écouter. Cela demande du temps, beaucoup de temps.
Or, aujourd’hui, le temps est devenu de l’argent et c’est réduit considérablement. Un concert, c’est désormais, deux répétitions et une générale. Or en deux répétitions, même si nous sommes tous de très grands professionnels, nous ne pouvons guère faire mieux que mettre en place. Pour aller plus loin, nous avons besoin de l’alchimie d’une rencontre…

Cela aujourd’hui, ressemble plus à une performance qu’à une rencontre. Tout au contraire, j’ai envie d’arriver fragile, j’ai envie que l’on me pétrisse comme un pain que l’on façonne, j’ai envie et besoin de cette rencontre, de ce partage.

En tant que soliste, je suis comme un pain qui aime être façonné

Je me souviens d’un Don Carlo mis en scène par Robert Carsen auquel j’ai eu la chance de participer en tant qu’artiste du chœur. Nous avions pour costume de véritables chapes du 18è siècle lourdes de 7kg avec des chaussures à talons par une pente de 25 degrés et une température de 30°C sur scène. Pendant les répétitions, pas de souci, nous étions en habit civil et puis le jour de la générale piano arriva… combien nous avons tempesté contre cet habit ? Il ne s’agissait plus de chanter la musique que nous avions travaillé en musicales mais d’exprimer le poids, l’oppression que symbolisait cet habit. Ce jour-là, j’ai compris le génie de cet homme qui souhaitait que cette émotion soit véritable. Nous aurions très bien pu l’exprimer avec un habit d’un kilo sur les épaules, c’est notre métier, mais cette émotion n’aurait alors pas  été vivante de la même manière.

C’est pour cela que j’aime quand parfois, on m’oblige à aller là où je n’ai pas envie d’aller, à sortir de ma zone de confort, car pour cela je dois faire abstraction de mon ego, de mes peurs et je dois aller au-delà de moi-même. J’ai envie de chercher au plus profond de mon être la lumière ou l’ombre pour exprimer véritablement. Sinon, je ne dis pas que nous ne faisons pas de belles choses mais il me semble, qu’elles sont fades, sans goût, sans saveurs réelles.

La plus belle chose c’est d’être transpercée

Peut-on être vraie quand on est sur scène ?

Très souvent, nous sommes faux sur scène. Il est très difficile d’être dans le vrai quand on doit traduire un archétype… imaginé par quelqu’un d’extérieur. Nous donnons à lire, à entendre la perception qui est la nôtre d’une œuvre artistique. Cette perception, cette vision est forcément la résultante de ce que nous sommes à l’instant T où nous sommes sur scène. Cette résultante est le fruit de notre parcours, de nos rencontres, de nos joies, de nos peurs, de notre passé, de notre avenir, de notre culture, de nos espoirs, de nos envies.

C’est un long travail d’apprentissage que je découvre à peine et qui m’apprends enfin le sens véritable de mon métier

Mais, en réalité, quel est votre métier ?

Moine. Un moine qui chante.

Est-ce difficile d'acepter sa voix ?

Oui et non. Ce qui est difficile réellement c’est d’accepter le regard que porte les autres sur celui ou celle qui chante et donc sur soi-même.  Je suis à la fois moi-même et cet autre qui chante.  Les personnes qui viennent au concert ne voient bien souvent que la chanteuse. Ils ne perçoivent qu’une infime partie et ne voient que très rarement l’être intérieur. Etre sur scène, c’est d’abord et aussi être en lumière. Beaucoup de personnes admirent simplement cela et sont parfois dans une grande attente. Pendant longtemps, j’ai tout fait pour ne pas être visible, pour passer inaperçue, pour être comme tout le monde, pour ne rien avoir à dire or c’est impossible. En acceptant sa voix, on accepte également le chemin.